You’re the First, I’m the One
Si, dans la rue, au hasard des rencontres, on posait la question “qu’est ce qu’évoque pour vous un Cornulier ?”, il y aurait des “il me semble que c’est un habitant de Cornu, charmant petit village des Pyrénées Orientales, …”, des “oui, je sais, c’est une des inventions de Paul Cornu, l’aviateur, …” des “c’est le plus célèbre des cors n’est-ce-pas, le Stradivarius des cors français, ah ce Nulier, quel génie, …”, des “c’est la nouvelle exposition à Beaubourg, ils manquent pas d’air avec leur art contemporain, des corps nus liés, et puis quoi encore …”. Et il y aurait ça.
Le Cornulier, c’est un prix, un prix de Cornulier, c’est une course, c’est une course pour trotteurs montés. La plus grande course de l’année dans cette discipline. Une course à nulle autre pareille. C’est la course des chevaux qui en ont. Des jockeys sur le dos. Le trotteur monté, c’est le cheval redevenu sauvage, délesté de son sulky, de cette étonnante “charrette” dont on l’attelle parfois.
Une course de trot monté, ce sont des chevaux qui se toisent, des chevaux qui se frôlent, qui font sentir à l’autre qu’ils sont là. C’est une bagarre de cours de récréation, c’est Ilster d’Espiens qui dit à Jag de Bellouet, le caïd de l’école, attrape moi si tu peux, c’est Maradona qui, du haut de ses six ans, défie Claudio, Alfredo et Mario, ses aînés de la calle où il est né, c’est le football de la rue, c’est le trot farouche et primitif, le trot fauve, le fauve-trot.
Le Cornulier, c’est parfois une course de jockeys. Qui cherchent à se faire un nom. Le plus souvent un prénom. C’est souvent une histoire de famille. Aujourd’hui, c’était une course de chevaux. Rien qu’eux. Les jockeys ont fait de la figuration, montré la casaque au défilé et au premier passage devant les tribunes. Le peloton était groupé, pas encore de distancés. Jean-Loïc Claude Dersoir avait compris qu’il ne gagnerait pas son cinquième Cornulier aujourd’hui. Peut-être par procuration car son One du Rib était déjà bien placé. Un bon signe. Oyonnax prend le meilleur dans la descente, il prend aussi la main de son jockey, Maxime Bézier. Il l’embarque, prend les commandes, s’auto-monte. Il dévale la descente, avale la plaine, il leur montre ce qu’il vaut. Il en fait trop. Rombaldi, ce CP si brillant qui vient d’arriver à l’école et qui veut déjà jouer avec les CM2, est un peu chahuté. Il s’emporte, il monte sur ses grands chevaux, et son jockey est impuissant. Il se rapproche très vite au petit bois. Trop vite. Trop tôt.
On arrive en haut de la montée. C’est le moment de vérité. Le moment de trotter jusqu’à bout de souffle. Les meilleurs se rangent les uns à côté des autres. Chacun jette pour son adversaire un dernier regard. On lit la crainte dans le regard de Rombaldi, le désir dans celui de One du Rib, le courage dans celui de Première Steed, la gourmandise dans celui de Priscilla Blue, le calme dans celui de Paola de Lou. Les autres regardent les élus avec envie. Peut-être l’année prochaine seront ils à leur place.
One du Rib est le plus prompt, il prend une demi-longueur, il jauge ses adversaires. Oyonnax n’est plus qu’une proie sur lequel il va fondre, Rombaldi est à bout de souffle, Priscilla Blue a du mal à virer. Mais Première Steed a l’oeil noir de ses plus belles victoires et Paola de Lou le sourire ironique de ses plus belles chevauchées.
Alors One du Rib se perd dans ses pensées. Il pense à First de Retz, son père, qui a gagné deux fois (enfin 3) cette course, à Jean-Loïc, son jockey, le jockey de son père et de son premier Cornulier, à Joël, à tous ces petits copains du Ribardon, à David, à ses poumons, à cette cendrée qu’il aime et qu’il frôle de ses pieds nus aujourd’hui. Il se sent bien. Il respire à pleins poumons. Il sait. Il sait qu’il va gagner. Confirmer ce Cornulier gagné à 5 ans, ce Cornulier dont on a dit à tort que ce n’était pas une grande édition. Il se souvient. Il y avait Jag de Bellouet, il y avait Mara Bourbon, il y avait des champions. Et je l’ai gagné. Et je vais le gagner de nouveau. Comme mon père. You’re the First, I’m the One.
Il dépasse déjà Oyonnax. On ne voit plus que lui. Paola de Lou, 2ème du Normandie, 3ème des Élites, 2ème l’année dernière, 2ème cette année. C’est une reine sans couronne, une reine des podiums. Première Steed a retrouvé Nivard. Ces deux-là s’adorent. Ils ont brillé plus d’une fois ensemble. Aujourd’hui encore, ils font les beaux sur la photo. Ils ne sont qu’à une longueur du gagnant. Priscilla Blue et Malakite, courageuses, complètent le quinté d’un bien beau Cornulier.
Le Cornulier, chaque année, c’est une course hippique, une lutte épique, une tragédie équestre.

